« Deux Vauriens et une grimpeuse non-voyante », Cap Canaille

« Deux vauriens et trois canailles », voilà une voie qui restera sans conteste parmi mes plus beaux souvenirs d’escalade ! Pas tant pour la voie qui fait pourtant partie des classiques incontournables du sud de la France, que pour la rencontre avec Sabine, championne de France d’escalade en « non-voyants ». Avec Christine, c’était un trio de choc et beaucoup de bonne humeur ! Mais aussi une belle leçon car je n’aurai jamais pensé qu’on puisse si bien surmonter ce handicap en escalade 🙂

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Une cordée allemande au départ de la voie

Sabine est non-voyante depuis l’âge de 21 ans, aujourd’hui elle en a un peu plus (c’était la veille de son anniversaire que nous avons gravi la voie, heureux hasard !)… C’est à 26 ans qu’elle découvre l’escalade, et ça lui réussi plutôt bien car désormais elle grimpe à un très bon niveau en salle comme en extérieur et truste les podiums ! Mais elle parle bien mieux que moi de son parcours donc je vous laisse l’écouter (lien vers une interview télé).
Pour ma part je retiens surtout l’accent chantant et le sourire radieux de Sabine, sa bonne humeur et sa motivation, et à quel point il était facile de faire cordée avec elle…

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Sabine et sa bonne humeur, L3

C’est cet été que Christine a rencontré Sabine, lors d’un très beau séjour au Mont Thabor avec l’association HCE (Handi Cap Évasion). En la guidant sur les sentiers, elles avaient pu sympathiser et parler d’escalade, alors quand nous avons décidé de descendre sur Marseille pour voir la sœur de Cricri, nous avions une parfaite occasion pour aller grimper ensemble !
J’avoue avoir été un peu sceptique quand Cricri a proposé d’aller faire une voie au Cap Canaille, connaissant l’approche « casse-patte » dans la garrigue (chemins étroits et avec des dalles et blocs à franchir), la présence de trois rappels, le tout suivi d’une grimpe déjà sérieuse… Mais Christine ayant marché avec Sabine avait une bien meilleure idée de son aisance, et ne s’est pas trompé !

Après un court trajet en voiture d’Aubagne au Sémaphore, le temps de faire connaissance, nous attaquons l’approche à une bonne allure !! Christine avance sur le sentier avec Sabine dans son dos, qui se tient aux lanières du sac pour se repérer et suit les indications de Cricri pour éviter les obstacles (« attention je descend trois marches », « je passe un caillou par la gauche », etc…). C’est sans la moindre péripétie qu’on atteint le petit canyon du premier rappel, j’ai remballé mes craintes depuis longtemps et profite à fond d’une ambiance joyeuse et bavarde 😉
Pour les rappels (descente sur la corde qu’on récupère une fois en bas), c’est encore plus facile, car Sabine est autonome…

Nous avons donc fini l’approche bien plus vite que prévu et c’est bien détendus que nous avons pu commencer l’escalade, partie pour laquelle je ne m’étais jamais soucié, ayant vu les talents de grimpe de Sabine sur le streaming des championnats de France… L’organisation était très simple : je grimpe en tête en essayant de décrire autant que possible les passages, puis je fais grimper Sabine et Christine. Dans les longueurs directes, Cricri reste proche de Sabine pour l’aider à trouver certaines prises (souvent ce n’était même pas nécessaire !). Quand ça traverse trop, et pour éviter un pendule en cas de chute, je tend la corde de Cricri qui reste en arrière, et Sabine se vache dessus pour se contre-assurer… Une méthode toute bête enseignée par Sabine, que je garde précieusement en mémoire pour aider un second mal à l’aise en traversée dans une cordée de trois !
Une cordée de deux allemandes se trouve devant nous, que je rejoins au premier relais et que nous ne quitterons plus pendant cinq longueurs : c’est que derrière, Sabine mène un train d’enfer !
Le premier surplomb « bloc » en 6a est franchi comme une simple formalité et il faut une traversée plus délicate à lire pour que Sabine ne déboule pas au relais en courant… La seconde longueur en 5b tombe sans offrir la moindre résistance : un avantage qu’a tiré Sabine de son handicap, c’est de vouer une grande confiance en ses placements de pieds, alors quand il s’agit de franchir de petits ressauts en adhérence, c’est peanuts…

La troisième longueur est la plus difficile de la voie : un 6a+ au rocher usé et très glissant qui tire sur les bras, avant de contourner élégamment un grand toit par une traversée aérienne et physique. Du relais, je ne peux pas voir évoluer Sabine et Christine, mais la corde file avec une belle régularité, j’en déduis donc que tout se passe bien ! Intuition confirmée à l’arrivée de Sabine, radieuse et « tranquille »…
La cordée fonctionne à merveille, on se régal tous de ce beau rocher et on commence à se dire qu’on était bien pessimistes d’apporter une frontale 🙂

Le relais est au sommet du toit que nous venons de franchir, dans une grotte très confortable mais qu’il nous faut quitter par un pas dans le vide très impressionnant : pas de soucis pour Sabine qui ne voit pas de raison de s’inquiéter (!), mais pour Cricri et moi c’est moins évident… La suite par contre est plus délicate à lire, et sans l’assistance de Cricri qui reste « bloquée » dans la grotte à cause du tirage, Sabine doit capituler pour la première fois et tirer une dégaine, puis une seconde dans un pas très obligatoire dont les prises sont trop difficiles à trouver… Ce sera son seul biscuit et on ne peut pas le lui reprocher !! La prochaine fois, nous penserons à amener des talkies pour que je puisse lui donner des indications…

La longueur suivante parcourt de nouveau un mur blanc technique en fissure, avant d’aller franchir un toit massif. Cette fois le passage est carrément génial et ludique, puisqu’il s’agit de se glisser dans une faille en écart pour passer à travers le toit, une très belle « renfougne » comme on dit dans le jargon… On sort alors du toit qui devient croulant pour parcourir de beaux reliefs et faire relais juste au dessus de l’édifice, qu’on imagine assez bien s’écrouler un jour ou l’autre… Ce sentiment de fragilité est d’ailleurs renforcé par l’arrivée dans la zone de pouding, un conglomérat de gros galets enchâssés dans du rocher fragile. C’est l’ambiance particulière de Canaille !

Une transition facile nous amène à la dernière longueur, une très belle traversée aérienne sur galets qui se termine par un petit surplomb de grès. Encore une fois, cette longueur montre l’aisance et la technique de pieds de Sabine qui court dans la traversée !

Quatre heures d’escalade nous auront suffit pour parcourir cette voie de 7 longueurs soutenue dans le 6a, je n’aurai jamais pensé que ce soit possible de grimper si vite en étant privé de la vue, qui est quand même un sens particulièrement utilisé en escalade ! Au final, le seul problème aura été le passage de fissure, style dans lequel Sabine n’avait pas d’expérience…
Mais plus que tout ce que je retiens, c’est la rencontre avec Sabine, la bonne humeur, et la fluidité de notre cordée de trois canailles ! Merci Sabine, et j’espère qu’on aura d’autres occasions de faire d’aussi belles journées en Provence ou en Isère… Ça paraît maintenant si facile !

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Un beau duo au sommet de la voie !
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L’équipe au complet

 

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