Éperon SE des Rouies

Après une journée de réacclimatation au rocher fragile en Belledonne, j’étais prêt à parcourir une belle classique en “terrain Oisans”, c’est à dire dans l’idéal : des gradins herbeux, du rocher compact et brisé (oui, c’est possible !), et une fréquentation faible (surtout en automne…). Dans cette optique, l’éperon SE des Rouies – dit Éperon Rébuffat – est idéal, et je voulais le grimper depuis un moment… Plus sérieusement, ça reste un bon itinéraire montagne pour faire découvrir le coin à une amie corse, l’ambiance est belle !

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L’éperon sous son meilleur profil !

Avec un départ en milieu d’après-midi de l’hôtel du Gioberney, nous évitons les fortes chaleurs de cet automne et faisons le chemin à l’ombre, ce qui est d’autant plus appréciables que nous arriverons juste à temps au refuge pour profiter des derniers rayons du soleil sur le lac ! La face Sud des Rouies n’est plus éclairée que sur son tiers supérieur et s’impose à la vue avec sa beauté austère… L’éperon SE se détache peu et n’en est que plus impressionnant, on peine à distinguer le cheminement et on l’imagine d’autant plus raide !
La soirée au refuge est très agréable, nous ne sommes que deux cordées avec tout le confort du Pigeonnier à disposition : gaz, couverts, éclairage, toilettes sèches et un dortoir par cordée… C’est de loin le meilleur refuge des Écrins que j’ai connu en non gardé, mais il est encore plus sympa quand il est gardé par Maïté et Olivier !!

On démarre l’approche à 5h30 avec comme objectif d’attaquer la voie à 7h mais malgré quelques tentatives de s’égarer, on arrive avec trente minutes d’avance et sans la lumière du jour, on décide de faire une micro-sieste. Moralité : il faut mettre le grelou derrière l’AMM, et pas l’inverse, la gestion du rythme sera plus sûre !
L’attaque classique par des gradins et vires herbeuses vers la base de l’éperon n’avait pas bonne réputation, nous avons donc suivi celle conseillée par l’excellent Remy Karle : elle est parfaite ! Rocher facile et gradins aisés, on ne se fera pas peur même avec la présence d’un peu de givre ou d’humidité. Avec du flair, on peut d’ailleurs protéger solidement tout le long (encordement 20m). Attention toutefois aux Chamois dont c’est le territoire et qui peuvent parpiner en s’enfuyant !!

Une fois sur l’arête au niveau de la demie-lune, on quitte l’herbe pour le lichen ! L’éperon se suit facilement avant de disparaitre dans une grande face rébarbative, pour mieux “renaître” à main gauche. On le rejoint alors facilement par une traversée sur une vire d’herbe aérienne, passage probablement terrorisant par temps humide…
Une courte escalade sur l’arête permet de rejoindre la brèche où bifurquent les voies de la face S.

De cette brèche, on attaque la première difficulté de la course : un couloir-dièdre flanc gauche permet de franchir un premier ressaut raide et compacte. Pas de relais possible au pied du passage, il vaut mieux laisser le second au niveau de la brèche et attaquer avec 30m de corde… L’entrée dans le couloir-dièdre est raide et en mauvais rocher, c’est de loin le pas le plus dur de l’éperon, il n’est jamais simple de marcher sur des œufs en léger dévers et sans point d’assurage béton (un coinceur se place bien mais le rocher étant fragile, on prendra soin de lui accorder confiance sans chercher à vérifier 😉 ).
La suite du dièdre est plus facile et pourvue de nombreux pitons solides ! Par contre le relais au sommet se fait sur une terrasse d’éboulis, gare à ne pas arroser le second (désolé Cin…).

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Sortie du premier dièdre.

La suite est de nouveau facile, on progresse donc vite en direction d’une belle tour jaune imposante dont le franchissement est le second passage clé de l’éperon. La base de la tour jaune est un mur raide compacte avec deux faiblesses en flanc gauche : un couloir facile mais peu esthétique, ou le dièdre incliné décrit dans les 100 plus belles de Rébuffat.
On atteint ce dièdre par un crocher esthétique mais expo (rocher compact) autour d’un bouclier de dalles, la traversée d’une jolie vire de dalles donne accès à la suite. Le dièdre est aisé et surcoté sur le topo C2C, c’est bien moins sérieux que le premier passage clé expo ! On sort du dièdre (IV) quand il devient déversant, d’abord par une traversée agréable dans des dalles sur de bonnes marches (III+), puis par un très court surplomb (IV+) qui se protège avec deux friends (un bon 0.2 et un 0.5 moyen), ce n’est donc pas aussi engagé que ce qui se dit ! On franchit alors la tour supérieur par le flanc droit dans un dièdre “ruiné” (ici le mot est bien choisi !!) pour retrouver le fil de l’éperon qui ne présente plus de grosses difficultés.

Si les deux longueurs d’escalade de l’itinéraire (ça fait un bon ratio de crapahute !) sont terminées, il reste encore 300m de dénivelé à parcourir dans le territoire des chamois… Le rocher se dégrade en montant, mais surtout il devient plus délicat à protéger : il faut donc être attentif à l’itinéraire pour ne pas s’exposer inutilement dans des passages raides et expo. Cependant les difficultés sont très modérées, et l’ambiance reste agréable avec parfois de très belles lignes de fuite ! Il n’y a que le tout dernier ressaut en rocher blanchâtre qui m’a laissé un mauvais souvenir, car il n’est pas très agréable à escalader mais très expo… Il est peut-être judicieux de l’éviter en allant chercher l’arête NE par une traversée dans des gradins ?
Depuis le haut de l’éperon, on monte alors rapidement au sommet par une sente, et on profite d’une vue exceptionnelle sur le parc des Écrins, mais aussi sur le Viso, le Mont-Blanc, le Grand pic de Belledonne…

On rejoint facilement le glacier par la sente dans les éboulis, puis on passe sans encombre la rimaye qui est très bien bouchée cette année. Le glacier est très ouvert, et il semble possible de passer par une zone moins crevassée en allant chercher loin sur le replat, mais nous avons préféré couper plus directement dans une zone où les ponts de neige étaient solides (grosse épaisseur de glace visible…) et visibles ! On atteint ensuite facilement la rampe de sortie par une pente de glace au dessus d’un mini lac glaciaire, c’est un très beau parcours et il est encore sympa d’aller faire la VN des Rouies même si c’est moins agréable qu’avec de bons névés en début de saison !
1h30 plus tard, c’est avec plaisir qu’on boit la bière qui nous attendait dans le panier, avant de retrouver La vallée, puis Grenoble… et le bistrot !

Si cette course n’est vraiment pas la plus belle que j’ai parcouru dans les Écrins, elle vaut malgré tout le coup d’être réalisée pour profiter de l’ambiance de la face S des Rouies au petit matin (magique !), et d’un long parcours astucieux dans une face de caractère ! Bien que sérieuse, elle n’est pas particulièrement dangereuse si on a l’expérience de ce type de terrain.

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