Pic de Bure : Pilier Est, voie Desmaison

La voie Desmaison au pilier E du pic de Bure est un vieux rêve qui se concrétise enfin , et contrairement à beaucoup d’autres, j’y ai pris encore plus de plaisir que je ne l’espérais ! L’itinéraire est fantastique, traçant une ligne de difficulté modérée dans une paroi raide et de grande ampleur (600m de dénivellation !). L’escalade est agréable à part quelques courts passages, le rocher est généralement bon et l’ambiance est absolument incroyable… Les paysages lunaires du Dévoluy et l’ambiance « station spatiale » du plateau et son observatoire donnent une petite touche pas commune.
Avoir tracé cette voie en 1961 en seulement trois jours, quel talent et quelle audace !! Aujourd’hui, en chaussons, avec le topo et pitons en place nous mettons encore 7 à 10h, ça calme…

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Ambiance aérienne dans le bas !

Voir le topo.

Les journées de Septembre sont idéales pour réaliser de belles courses en rocher calcaire dans les massifs des pré-alpes : température clémentes, des journées encore longues, et puis l’envie de changer « d’univers » et de rocher qui devient plus forte… Et que dire des paysages aux couleurs encore chatoyantes, d’autant plus appréciable dans le Dévoluy et ses forts contrastes entre gravières et herbes grasses !
Partis de Grenoble à 4h30, nous attaquons la montée depuis la Cabane de l’avalanche sous un ciel étoilé de bon augure. A partir de la Cabane du Vallon d’âne, les paysages s’ouvrent et notre objectif se dévoile dans toute sa splendeur : nous visons l’impressionnant pilier E qui se démarque face à nous !

Nous continuons par une sente efficace en direction du Pas du Follet, en admirant le pilier qui passe du gris au orange sous les premiers rayons de soleil…

La traversée du Pas du Follet est souvent décrite comme dangereuse et merdique, en effet c’est du terrain raide et instable. Avec la sécheresse actuelle, la terre est béton mais ne retient pas toujours bien les pierres enchâssées, alors méfiance… Cependant, on trouve en rive droite un anneau de corde sur bloc (ne pas prendre le premier anneau au centre du pas, mais continuer en suivant des cairns vers la RD !) qui permet un premier rappel de 30m, confortable et bien nettoyé (en faisant attention nous n’avons pas fait partir de pierres). Un spit dans des gradins permet de sortir du pas par un second rappel de 20m, il ne reste qu’à ramper dans un éboulis raide et instable pour rejoindre le pied de la voie : à quatre pattes, écrasés par la raideur du pilier Est, on se sent vraiment minuscules et même un peu vulnérables !

L’itinéraire démarre dans un grand dièdre à l’ombre, d’abord un peu couché puis qui devient franchement vertical voir légèrement déversant. L’escalade est d’emblée exigeante et engagée, le premier piton est très haut et il n’est pas possible de rajouter de friends, alors je grimpe prudemment… Le froid et l’austérité du lieu faisant leur effet, j’ai trouvé cette longueur parmi les plus difficiles de la voie ! Heureusement le rocher est plutôt bon (mais il ne faut évidemment pas tirer sans réfléchir, c’est une voie du Dévoluy et typée « montagne » !), et offre de bons pieds 😉
On trouve un relais intermédiaire à 25m, quand le dièdre devient vertical, mais il est confortable de poursuivre par la longueur de A0. Le premier passage de celle-ci est le plus délicat, on est encore en « mixte » entre escalade et artif, sur un piton qui commence à donner des signes de vieillesse !! Et puis on peut clipper le premier spit, et commencer à monter complétement en artificiel : la longueur en libre paraît vraiment très dure, et autant garder des forces pour la suite, il y en a besoin… Merci aux équipes jeunes de la FFME de m’avoir appris l’artif dans le temps : avec une longe réglable, quelques sangles pour faire des pédales (une seule nécessaire pour mon 1m94), et un peu de bricolage, on peut franchir cette longueur sans se fatiguer 🙂
Au relais, autant dire que l’ambiance est déjà au rendez-vous ! Une cordée était engagée devant nous quand nous sommes arrivé au Follet, c’était superbe de les voir dans la longueur de traversée en 4 depuis l’artif…

Après en avoir bien bavé dans l’artif, Céline s’occupe en tête de la première rampe en IV, une très belle longueur qui détend un peu malgré une ambiance particulièrement prenante… Il est agréable de « dérouler » quand on sait qu’on vient de franchir une grande longueur de 50m et qu’il en reste encore 15 à 19 avec une retraite qui sera coupée à R5 !!
Le répit est de courte durée, car au dessus c’est encore une grande longueur difficile qui m’attend, cotée 6a+/6b et abondamment équipée certes, mais l’ambiance aérienne et la vétusté de certains pitons incite à la sagesse : ce n’est pas le moment de prendre un gros vol en « déboutonnant » une partie de la longueur… Je grimpe donc en « mixte » en alternant de beaux passages d’escalade et du tire-clou sans scrupules ! Relais pendu peu confortable, mais de toute beauté !
La longueur suivante est tout aussi merveilleuse, une traversée aérienne en 5c/6a sur un rocher qui n’est pas toujours excellent, mais qui offre de bons pieds et qui est bien pitonné. Céline se prend un plomb dans le début de traversée (ça fait pas rire au dessus de ce vide et avec un équipement traditionnel parfois vieillot !!), et doit se battre pour atteindre R5 sur une belle marche : tout va bien il ne reste que 13 longueurs !

Céline n’étant pas dans son assiette ce jour-là, on décide à partir de R5 de passer en leader fixe, il va falloir économiser les bras pour terminer ce long pilier dans les temps…
La longueur suivante est bien visible du bas, on rejoint une grande rampe qui monte vers la gauche, issue du dièdre de départ. L’escalade est splendide, non content d’être « suspendue » sur cette rampe providentielle, elle offre un itinéraire rusé qui louvoie entre dalles et dièdre-fissures. Les pitons sont parfois loin, mais les prises sont placées « toujours où il faut » et la progression est grisante. Quand au rocher, il est ici excellent !
Après un relais 5* sur une vire, on continue tout droit en snobant le dièdre qui devient de nouveau délicat (attention, il est rempli de pitons mais ne mène nul part), et on franchit des surplombs par un passage physique mais très agréable. On prend alors une vire, puis on monte facilement jusqu’à un superbe dièdre blanc…

La longueur qui suit est parmi les plus belles de cette voie, on évite le dièdre par un système de fissures et une écaille, l’escalade est un peu physique mais ça déroule de bacs en bacs, et c’est très facile à protéger avec en plus de nombreux bons pitons. On y croise aussi un beau coin de bois avec du fil de fer pour clipper, c’est sympa pour le coté « musée » mais pas la peine de perdre du temps à utiliser ça ;p
La sortie sur la terrasse au sommet du dièdre marque la fin de la « première partie » de l’itinéraire, soutenue et aérienne. A partir de ce point, l’escalade devient plus « roulante » avec une alternance de sections en 5 puis de sections plus faciles. L’itinéraire serpente beaucoup et des vires et terrasses diminuent la sensation de vide. Cependant c’est loin d’être fini, et l’ambiance demeure superbe !

C’est dans cette seconde partie qu’on comprend mieux le génie de R. Desmaison. La face est gigantesque, et l’itinéraire serpente dans un dédale de rampes et de dièdres en gardant presque toujours un bon rocher et une difficulté contenue.
J’ai lu des commentaires très contradictoires sur la qualité du rocher et de l’escalade, allant de « tout pourri » au « monde des Bisounours« . Pour ma part j’ai trouvé le rocher agréable : il est évident que ce n’est pas un calcaire irréprochable comme sur les plus belles falaises, mais avec un peu d’expérience et de délicatesse, je n’ai cassé aucune prise et envoyé très peu de pierres grossir la gravière au pied. Le rocher est prisu et adhérent, j’ai grimpé en confiance sauf sur de courtes sections ! Quand à l’escalade, elle ne correspond pas toujours aux standards modernes, mais elle est agréable. Pour une voie « traditionnelle », je trouve remarquable l’absence de sections pénibles en cheminées ou fissures, ainsi que la faible proportion de gradins ! Concernant l’équipement, il est plutôt abondant et de qualité correcte (se méfier des pitons dont beaucoup sont là depuis des lustres). On peut compléter avec un jeu de friends, et seules quelques sections restent alors exposées, car trop compactes pour protéger.

Un peu avant la fin, on trouve une dernière section plus soutenue sur deux longueurs : d’abord une fissure large qui mène a un relais peu confortable, puis deux courtes fissures délicates. On arrive alors sur l’arête sommitale, qui chemine facilement jusqu’au sommet en corde-tendue.
Il est bien loin le Pas du Follet ! Et c’est en repensant à toutes ces longueurs parcourues depuis le matin qu’on réalise l’ampleur de l’itinéraire : il faut une bonne mémoire pour arriver à ré-assembler les passages d’escalades…
J’étais venu ici avec l’espoir de trouver une jolie voie d’ambiance, plus qu’une belle escalade : je suis arrivé au sommet enchanté et avec une grosse banane ! Merci René, c’est à ces itinéraires qu’on reconnait les génies.

Comme si ce pilier E n’était pas suffisant, le Pic de Bure garde encore un atout dans sa manche pour l’arrivée au sommet et saura vous charmer avec son plateau aride sur lequel se dresse un observatoire incongrue. On s’attendrait presque à voir débarquer l’agent Mulder ! Je conseil fortement la descente par la Combe Ratin plutôt que de couper par la combe de Bure, non seulement cela évite un rappel, mais surtout vous pourrez voir de près ces installations insolites dans l’univers montagnard.
Pour ma part, j’ai particulièrement apprécié ce petit cadeau : la beauté des lieux fait oublier la descente qui est parfois… Casse-Bure !!
Du début à la fin, cet itinéraire est toujours un régal… Un bel objectif à réaliser dans une vie de grimpeur ou d’alpiniste !

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