Traversée Charmoz – Grépon et bivouac au sommet

Il y a des classiques incontournables et des sommets où le bivouac fait rêver, c’est le cas pour cette traversée au sein des Aiguilles de Chamonix. Bien visible depuis la vallée, elle attire l’œil mais nargue l’alpiniste une bonne partie de la saison, puisque le glacier des Nantillons devient vite infréquentable ces dernières années !

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Vue du sommet du Grépon vers le Grand Charmoz

Nous attaquons cette traversée depuis la première benne du Plan de l’Aiguille, ce qui laisse largement le temps de traverser le glacier avant qu’il ne chauffe, et d’atteindre le sommet avant la nuit. Fini la « trêve du Covid » à l’Aiguille du midi, c’est de nouveau la ruée sur la première benne et un remplissage collé-serré : content d’avoir pu profiter d’un calme relatif en Juin…
A 7h30 nous prenons la direction du Lac Bleu puis les sentes qui mènent aux moraines de Blaitière et des Nantillons. Cheminement parfois pénible mais après plusieurs passages récemment les pieds suivent le bon itinéraire en laissant l’esprit vagabonder.
Nous nous encordons à la base du rognon pour monter rive droite du glacier des Nantillons, et prendre pieds sur les gradins de la partie haute de ce rognon : les conditions sont parfaites mais une crevasse s’ouvre déjà à mi-pente qui obligera bientôt à un long détour en rive droite, et donc à s’exposer plus longtemps à l’énorme sérac des Nantillons. Attention car malgré son aspect « solide » vu d’en bas, ce sérac est actif et une tour se décolle actuellement…

Depuis le sommet du rognon, la traversée commence à bien se dévoiler et la vue est impressionnante. Comment imaginer qu’en 1880 et 1881 des alpinistes ont réussi à gravir les raides cheminées du Charmoz, et surtout à traverser la muraille lisse du Grépon ! Le talent de Burgener, Venetz et Mummery était immense et chaque passage caractéristique nous le rappellera… Je conseil la lecture du livre de Mummery,  » le roi du rocher « , pour mieux comprendre l’ampleur de la tache !
Nous passons sous le sérac en « sprintant » autant que nous le permettent nos gros sacs de bivouac, et atteignons facilement le rocher en franchissant la rimaye rive gauche du couloir Charmoz – Grépon.

L’ascension des Charmoz débute par une rampe en mauvais rochers, ou en bon sable selon le point de vue. Que ceux qui moquent l’Oisans et son rocher viennent donc à Chamonix, la lutte est acharnée en terme de débris 😉 On retrouve ensuite un excellent granit à la base d’un petit éperon, et nous cheminons rapidement dans ces gradins peu difficiles mais qui demandent le sens de l’itinéraire pour ne pas perdre trop de temps, ou tout simplement se perdre. Une « vire à trottinette » à hauteur d’un bivouac nous permet de changer d’éperon, et nous débouchons sous le système de cheminées qui mènent à l’arête.

Dès les premiers mètres, l’escalade devient plus raide et plus difficile. Plusieurs itinéraires paraissent possible, le tout étant de trouver le plus simple qui n’est pas toujours celui qu’on imagine d’en bas 😀 Nous tombons rapidement sur une cheminée plus coquine que les autres, et le choix de la mauvaise fissure nous fait grogner en grosses ! Le passage n’est même pas coté ni nommé dans les topos, et on se demande ce que va bien donner la fissure Burgener… Les anciens viennent encore de nous mettre une claque, et ça fait toujours autant mal au moral 😉

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Cheminée « non cotée » qui fait mal !

Sous la fissure/cheminée Burgener, nous mettons les chaussons pour mieux apprécier l’escalade. Les sacs sont lourds et la grimpe physique, mauvais combo, il est donc agréable de pouvoir mieux poser ses pieds et profiter des grattons et bossettes.
Le timing n’était par contre idéal puisque la fissure est tapissée de glace, encore une taquinerie des anciens ! Belle ambiance dans ce passage, plutôt aisé et qui nous réconcilie avec le IV local. La sortie dans la boite au lettre est géniale, et la suite jusqu’à l’arête vite avalée.

L’ambiance change complétement désormais, fini les cheminées et place aux traversées dalleuses et au vide. Le rocher est magnifique, l’itinéraire est un bijoux de ruse et serpente dans des zones compactes improtégeables entrecoupées de passages plus roulants et fissurés. Il fallait de l’audace pour se lancer en premier dans ces mouvements d’équilibres, sans savoir si derrière se trouverait une impasse ou un passage possible.

Deux rappels au  » Bâton Wicks » nous déposent dans des gradins et sonnent la fin des difficultés dans les Charmoz. On gagne rapidement la brèche Charmoz – Grépon où nous remplissons les gourdes en prévision de notre bivouac (c’est le dernier névé exploitable), et nous repartons vers le gros morceau de cet itinéraire : la fissure Mummery.

Compte-tenu des impressions et sueurs que nous avaient laissé les passages de IV et IV+ du Charmoz, il était clair que le V de la fissure Mummery serait aussi mémorable que le récit de la première ascension par ce dernier ! En effet, le rocher est aussi peu adhérent, froid et raide que le grimpeur de tête était démotivé pour l’escalader proprement. C’est donc à la manière des anciens que le passage fut franchit, en commençant par monter sur les épaules du compagnon de cordée. Ensuite, à défaut d’être accompagné d’une force de la nature comme Burgener pour se caler dans la fissure et me servir d’échelle, se furent les friends qui firent honneur à leur nom 😉

La suite de la traversée du Grépon est une succession de passages physiques, soit dans des fissures raides, soit sur des râteaux de chèvre avec peu de prises de pieds. Le tout dans une ambiance aérienne absolument majeur, et sur un très beau granit ! La vire à Bicyclette est la seule section caractéristique à y apporter un peu de « douceur ».

Nous arrivons au sommet 9 heures après notre départ du Plan de l’Aiguille, un horaire idéal qui nous permet de jouir des lieux en toute quiétude, les emplacements de bivouac étant « rares et chers » sur ce sommet (on y case 3 petits gabarits ou deux grands échalas sans choquer la morale, ensuite ce n’est plus  » COVID compatible « ). On aère les chaussettes, on attache prudemment tout matériel sorti du sac, et nous installons une ligne de vie le long de l’arête pour passer la nuit en sécurité : le lit est étroit et dépourvu de barreau, bien qu’il soit incliné dans le bon sens.

Pendant que nous profitons du paysage, on repère une cordée dans la partie finale de Grépon mer de glace, qui semble progresser doucement mais surement. Arrivée environ 50m sous la brèche Balfour, la cordée s’arrête et nous pensons qu’ils s’installent pour bivouaquer, mais au bout d’un moment des apparitions fugaces sous un surplomb et des injures nous alertent : quelque chose ne va pas !

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La face E, on devine un petit grimpeur en vert sur la vire.

On prend contact avec la cordée qui est en difficulté, et nous arrivons à leur lancer la corde depuis le sommet pour faire monter le leader à la brèche Balfour. Ils sont épuisés, la nuit va bientôt tomber, et d’après leur leader ils n’ont pas assez d’équipement pour bivouaquer : la situation est un peu confuse car ils ont des tapis de sol, alors nous appelons le PGHM pour leur signaler notre inquiétude. Ils étaient aussi en contact avec la cordée, et après une tentative de rappels de celle-ci coté Nantillons, le PGHM se met en route pour les secourir.

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La cordée à la Brèche Balfour

Ils ont été récupéré avec brio et en « deux temps trois mouvements » par les secouristes du PGHM et l’équipage de la sécurité civile, une facilité apparente qui ne doit pas faire oublier la technicité du secours et l’énorme engagement des secouristes et de l’équipage. Secours à la tombée de la nuit, au projecteur. Les pales à peut-être 20m du sommet, l’hélico qui ballote, ça inspire le plus profond respect…

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Treuillage de haute volée

Passées ces émotions, on profite d’une superbe nuit et on laisse le soleil nous réchauffer pour sortir de nos duvets : ce bivouac est majeur et on s’y sent vraiment « les rois du monde ».

Nous repartons à 7h30 en rappel, et cheminons dans la voie normale pour gagner le col des Nantillons et reprendre pieds sur le glacier. Une descente agréable à l’exception du fameux rappel du « CP » et la chevauchée improbable en pendule de son bloc coincé…

La descente est alors sans soucis grâce au bon état du glacier, et aux très bons rappels du rognon qui évitent de s’exposer une nouvelle fois sous le sérac.

On profite d’un créneau horaire suffisant pour continuer un peu notre escapade, et nous partons déposer les sacs au pied du col de l’étala pour réaliser la traversée des Petits Charmoz. Avec seulement le matériel au baudrier et en ayant déjà parcouru deux fois cet itinéraire ce mois-ci (la classique avec l’ENSA et par le pilier SW avec Cricri), ce n’est que du plaisir. Légers, on se sent voler dans les cheminées pénibles de l’attaque, et on se régale sur le fil. 2h30 plus tard nous sommes de retour à l’attaque, et il ne nous reste plus qu’à subir une dernière fois la traversée des moraines, une souffrance nécessaire mais bien mesurée pour accéder à ces si beaux sommets 😉

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